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Une grosse dame affolée emportée sur le dos d'un taureau galopant, ou mieux, survolant un pré très vert ! 

La dame est vêtue de rouge, et porte un chapeau improbable qui parait lancer des flammes.

 


 

J'ai fait ce rêve, il y a longtemps, plus de 20 ans, période de mes balbutiements picturaux qui donnaient de petits formats de facture très maladroite.

 

Au réveil, l'image, colorée comme un dessin naïf, était si présente encore, que je crus qu'il me serait facile de la représenter.

 

Mais lorsqu'il me fallut dessiner ce taureau chargeant furieusement, je compris que c'était au-dessus de mes capacités d'alors et restai paralysée et frustrée devant mes gribouillis.

 

Cela me prendrait 15 ans de patience, de réflexion et de travail, avant de pouvoir commencer ma série "tauromachies" et représenter mes histoires sur le mundillo, sans trahir, ni ma personnalité, ni mon style, ni mon regard, ni surtout, du moins le pensé-je, les toros et les hommes.

 

Mais c'est une autre histoire.

 

J'en reviens à ce rêve que je n'ai jamais oublié et que je re-peindrai peut-être, un jour… car, avec mes moyens extrêmement pauvres, je décidai quand même de conserver une image de cette chevauchée.

 

 

Promenade au pré

 

Un taureau furieux étant impossible, j'optai pour une vache placide et ajoutai quelques personnages débonnaires à l'extrême bord de la toile, dont l'un est bizarrement coupée, comme une photo mal cadrée, mais c'était alors le genre de détail que j'étais incapable de remarquer. Et qui n'est pas pour me déplaire...

La vache, elle, se hâte lentement tout en semblant flotter, ce qui la rapproche de l'image du rêve.

Du coup, je n'ai pas cherché à reproduire la frayeur de la dame. Tout juste affiche t-elle cet air d'étonnement ou de léger inconfort qui est l'apanage des rêves.

 

Les couleurs, loin d'être aussi vives que je le souhaitais, semblent comme délayées,  tout simplement parce qu'il me faudra encore pas mal de temps et de pratique avant de savoir donner profondeur et matière à mon travail.

 

Cette toile est ce qu'elle est, improbable, imparfaite, maladroite, mais je l'aime bien.

 

 

Comme je l'aime bien, lorsqu'en 2001, on me propose d'exposer au Centre Culturel Soupetard,    Le Centre Culturel Soupetard des toiles qui présentent manifestement un très net progrès par rapport à celle de la vache,  je n'hésite pas trop et décide de l'accrocher.

Une fois l'installation réalisée, et la vache posée en hauteur pour se faire un peu oublier, il me semble évident que ce tableau ne peut séduire qui que ce soit mais il s'accommode très bien d' autres toiles au-dessous qui, toutes deux, représentent les jardins de l'Observatoire et sont également assez étranges.

 

 

Le jour du vernissage, je suis légèrement en retard…  lorsque je pénètre dans la salle, il y a tant de monde, que je reste un instant indécise à l'entrée. L'organisatrice, qui me guettait, accourt tout excitée : 

- "Vous avez déjà vendu une toile !"

 


 

Quand je peins, je peins pour moi sans me demander si ce que je fais plaira ou pas. C'est un besoin, une nécessité, une évidence. Il me faut extirper comme autant d'enfantements, ces images, ces histoires qui m'habitent.

Il est certain qu'il y a au fond de moi quelque chose qui s'adresse aux autres, c'est pourquoi j'accroche les tableaux aux murs, tous les murs possibles, pour qu'ils soient vus, dans le désir que chaque toile, un jour, crée un choc, un étonnement, une émotion dans l'oeil du spectateur.

 


 

Que "CE" tableau là ait semblé nécessaire à un inconnu, au point qu'il lui soit indispensable, m'étonne et me touche encore, et ne m'étonna plus dès lors que j'eus fait connaissance avec lui.

 

La vache fut le lien… ma toile a trouvé son propriétaire… et mieux encore, en est résulté une indéfectible amitié.

 


 

Mais si je choisis de parler de ce petit tableau, aujourd'hui, c'est parce qu'une fois de plus, hasard et coïncidences me font de malicieux clins d'oeil.

 

La semaine passée, une importante commande de livres sur l'art est arrivée à la Bibliothèque. Je sortais une à une les merveilles des cartons, lorsqu'un petit livre a retenu mon attention :

 

"Goya à l'ombre des Lumières", de Tzvetan Todorov (éditions Flammarion).

 

Je le feuilletai rapidement, très intéressée par les reproductions de dessins à l'intérieur et tombai en arrêt sur une petite planche intitulée Fig.29. Cauchemar qui me laissa profondément étonnée, incrédule, si-dé-rée.

 

Todorov écrit ce qui suit, dans ce passage sur des représentations de sorcières, chères à Goya, 

 

"…"D'autres fois, ces démons femelles paraissent moins menaçants. Le dessin E 2 (GW 1393, fig.29), autre Cauchemar, montre une sorcière d'âge avancé dont les traits traduisent la pure terreur ; elle est emportée, non plus par un bouc, mais par un taureau volant. L'attrait de Goya pour le vol semble même plus général, et lié à la mise en question qu'il fait de la représentation spatiale. Les formes humaines que représentent ses dessins semblent avoir quitté l'espace commun et flotter dans un lieu indéterminé. Ainsi ces hommes qui voltigent joyeusement (fig.28) : tous ont échappé au monde que nous connaissons, celui où la terre attire à elle les créatures. Habitent-ils le royaume des rêves ? Ils ne sont plus retenus par aucune entrave ; Goya non plus."

 

Cauchemar

 

Ce dessin m'était inconnu.

Absolument.

Je le découvrai à l'instant.

J'étais enchantée, fascinée, excitée de ce hasard.

 

Par chance, mes nuits sont habitées de rêves merveilleux et colorés, regorgeant de saveurs, de parfums, de décors extraordinaires, de phrases d'une sidérante logique et intelligence dont pas une miette ne résiste au réveil. Comme tous les rêves on y circule avec la fantaisie de qui est détaché des critères terrestres de dimensions, de temps, de faisabilité, d'où parfois, des rêves inconfortables mais rarement mauvais. 

Rien qui ne s'apparente à des cauchemars.

 

Rien qui jamais ne m'ait fait penser à un de ces terribles dessins de Goya dont j'adore l'oeuvre.

 

Ce n'était pas ma grosse dame cramponnée et malmenée.

 

Mais c'était le taureau que je n'avais pas su dessiner !

 

Et surtout, combien me semble extraordinaire d'avoir rêvé cette association de l'une sur l'autre, tout comme Goya le fit et le dessina magistralement, ailleurs, en d'autres temps !

 

 

 

 

 

 

 

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