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20 février 2010 6 20 /02 /février /2010 15:54

Je reproduis intégralement ici, un article d'un mien très cher ami poète, qui, bien mieux que je ne saurais jamais l'écrire, traduit mon sentiment sur ce thème.

 

 

"Souvent nous rencontrons des oeuvres d'art contemporain.  

Il n'est pas facile de les éviter. Elles apparaissent.  

Une église, un cloître, une rivière, un rond-point, parfois un musée ou un palais, voire une plage, ou une friche industrielle, leur conviennent.  

On ne les attend pas. Elles sont là.  

On est surpris. On est dérangé. On doit bien faire quelque chose. En général, on ne fait rien. On passe. Certains se débrouillent pour franchir légèrement les oeuvres d'art contemporain. La vie leur est facile. S'ils croient cependant ne pas se faire remarquer, ils se trompent. Ils sont comptés. Ils se sont voulus l'air de rien, mais un compteur les a repérés. Ils sont dénombrés. Ils contribueront au succès. Ils justifieront les subventions.  

Difficile de pisser contre une oeuvre d'art contemporain. Un menhir est plus commode. Pas moyen de cracher. Il y a des tombes pour ça. On ne peut pas hurler. Les hurlements sont généralement intégrés dans l'oeuvre.  

Ceux qui tentent de faire une déclaration politique, ou d'amour, ou de lancer le Credo, ne vont pas loin. Le doute les prend. Ils ne parviennent même pas à être de mauvaise foi. Ils s'alignent. Ils admirent. Ils lisent les notices. Ils fuient. Ils savent qu'ils n'exposeront pas.  

Je suis, quant à moi, de mauvaise foi.  

J'en fais profession.  

Surtout en matière d'art contemporain.  

Je n'appelle pas art contemporain, l'art réel. La chose est rare.  

Quelques sacs de graines vus au Tate modern cet été m'ont donné du désir.  

D'abord de voler les graines.  

Ensuite de pinéliser.  

Il faut comprendre qu'une oeuvre d'art contemporain est partiellement substituable. On peut en voler une partie sans l'altérer vraiment. On peut d'ailleurs l'améliorer en remplaçant la partie volée par autre chose.  

Le mieux est alors d'employer la partie volée.     

Agir de même avec une oeuvre d'art non contemporaine déchire l'âme.  

J'affirme qu'on se sent très bien quand on a volé un bout d'art contemporain, et qu'on a mis quelque chose à la place. Je l'ai souvent fait : un jour, en Espagne, j'ai mis mon slip dans une oeuvre.  

Les sacs de graines du Tate Modern ont excité mon désir. J'ai volé quelques graines de haricots rouges. J'en ai donné plusieurs à Grant, qui les a fait germer dans sa cuisine à Londres. L'art contemporain ne tue pas tout.  

Deux jours après mon vol, je suis revenu au Tate Modern. J'ai mis un peu de terre de la place Marius Pinel dans un des sacs de graines.  

A l'heure où j'écris, je n'ai pas planté aucune graine de haricot rouge place Marius Pinel. Je vais le faire. Il ne faut pas en rester à la lettre.  

Je voudrais voir un splendide haricot rouge grandir sur cette modeste place de Toulouse.  

Si je réussis, j'aurai détourné une graine, comme le coq détourne une perle. Je l'aurai mise en terre. J'aurai culturellement fait quelque chose."  


Yves Le Pestipon (dans L'époque)

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